Feed back rapide sur notre atelier de dégustation sur le thème des vins du Médoc et des Graves
C'est peu dire que les vins de Bordeaux occupent traditionnellement une place privilégiée dans le coeur et dans la cave des amateurs et amatrices de vin. Même si dernièrement tout est un peu bousculé, les codes, hiérarchies, mode de consommation, etc ...
Bordeaux, c'est un peu le vignoble Alpha, de part la qualité de ses vins et de part sa superficie qui était encore récemment de 120'000 ha avant de redescendre autour de 90'000 il me semble (déconsommation : arrachage de vignes).
Sur une telle superficie, il y a de tout, des vins "consommation courante" comme des vins à la réputation internationale, du moyen-bof-bof comme du grandiose.
Cet atelier de dégustation était donc l'occasion de revisiter quelques beaux classiques et voir un peu ce qu'ils ont actuellement dans le ventre avec un focus sur le vignoble de la rive gauche de la Gironde et de la Garonne avec les vins du Médoc et des Graves, royaumes du Cabernet-Sauvignon et, dans une moindre mesure, du Merlot.
Ici, le concept de "terroir" est particulièrement ancré, quasiment une religion. En effet, lorsqu'on cultive la vigne sous un climat océanique, certes tempéré par les masses d'eau mais aussi humide, il y a tout intérêt à dénicher les meilleurs sols viticoles, les plus drainants, les plus ventilés, ceux qui ne permettent pas à l'eau de stagner au niveau des racines. Dans les Médoc et les Graves il y a les fameuses "croupes de graves" : collines caillouteuses qui dépassent rarement 30 m d'altitude et qui peuvent avoir une profondeur caillouteuse (galets, quarts, ..) de plusieurs mètres. Les plus réputées sont celles datant du quaternaire, gros cailloux charriés par la Garonne à différentes époques et qui constituent plusieurs terrasses en fonction de ces époques. C'est drainant, ça permet aux racines de descendre en profondeur pour s'hydrater lors d'épisodes de sécheresse et ça cumule et réverbère la chaleur, favorisant la maturité des raisins. C'est un résumé vulgaire mais dans les grandes lignes, c'est ça :-)
Dans le Médoc le dicton dit aussi que les meilleurs vins sont issus des vignes qui voient la rivière et force est de constater que c'est bien le cas pour une bonne partie des vins les plus réputés.
En résumé, les vins dégustés lors de cet atelier étaient d'un tout grand niveau et certainement dignes de figurer en bonne place votre cave :-) Une bonne partie des vins étaient issus du très beau millésime 2019.

On débute avec un Pessac-Léognan Grand Cru Classé blanc : Château Malartic-Lagravière 2023
Comme son nom l'indique, une propriété qui ne manque pas de cailloux ... On sent bien les 80% de Sauvignon, soutenus par le cépage Sémillon. C'est avenant sans être bluffant, avec un bon équilibre entre l'acidité du Sauvignon et la rondeur du Sémillon. Une longueur correcte, un rien saline. 14,9/20
Ce qui est bluffant par contre c'est de ne sentir aucune note boisée alors que le vin est bel et bien élevé en barriques (de 550 litres), dont a priori 50% de neuves.
Belle maitrise de l'élevage en barriques donc et ce constat sera le même pour tous les vins de cette dégustation, tous élevés en barriques avec une proportion de bois neuf avoisinant les 50% en moyenne et pourtant, pas de notes boisées vraiment perceptibles ... C'est suffisamment rare pour être souligné ! L'élevage en barriques est en principe là pour oxygéner le vin, assouplir les tanins et accessoirement fixer la couleur. Hors, trop souvent le bois prend un peu le dessus sur la matière première et finalement la dénature. L'élevage en barrique est vraiment un art que les meilleurs domaines bordelais maitrisent à la perfection.
Un petit mot sur les classements des Crus du Médoc et des Graves. Le premier est celui du Médoc et date de 1855. Il sera établi par le syndicat des courtiers à l'occasion de l'exposition universelle et à la demande de la chambre de commerce. Les courtiers ont classés les 61 "meilleurs châteaux" du Médoc (avec Château Haut-Brion dans les Graves) en prenant en compte le prix du tonneau... celui-ci étant relié à la demande et par ricochet à la qualité des vins. Efficace, logique. C'est un classement à 5 niveaux, les premiers Grands Crus Classés étant les meilleurs, les deuxièmes à peu moins, etc ... C'est un classement gravé dans le marbre (un seul changement en 1973 avec l'accession de Château Mouton-Rothschild au statut de 1er Grand Cru Classé (2ème auparavant).
Celui des Graves, sur grosso modo le même principe, est plus tardif (1959) et comprend initialement 16 Grands Crus Classés de Graves, dont 6 Châteaux classés en blanc et en rouge. Tous sont situés dans la partie nord des Graves, là où se situent la plus grande concentration en graves garonnaises. Pour faire court, la partie sud des graves est plus argileuse, plus sableuse.
A la différence de la Bourgogne, aussi championne du classement hiérarchique, c'est le Château qui est classé à Bordeaux et non pas une parcelle cadastrée. Là ou ces deux régions viticoles se rejoignent c'est que finalement, les vins les mieux classés sont tous issus de vignes particulièrement bien situées. Pas de miracles.
On poursuit avec un Pessac-Léognan rouge, Château Haut-Nouchet 2018 La robe présente un début de maturité, nez de fruité mûr, cerise, note fumée typique des vins de ce secteur, épicé. L'attaque est caressante, portée par le Merlot et le Cabernet-Sauvignon prend le relais en finale avec encore une certaine austérité. Bonne longueur. Un vin assez droit et à attendre encore 1 ou 2 ans avec une belle "chasse". 15,5/20
En comparaison un vin du Médoc avec un Moulis 2018 du Château Poujeaux. Egalement une robe qui présente de l'évolution avec ses notes légèrement orangées. Le nez est fin, subtil, note de résine de pin. Attaque soutenue, franche, milieu de bouche structuré, droit. Belle longueur, belle bête :-) 17/20
Particulièrement bien situé sur la croupe de graves garonnaises du Grand Poujeaux, Château Poujeaux fait partie des quelques Châteaux qui auraient pu, d'après les spécialistes, figurer dans la liste des Grands Crus Classés du Médoc, peut-être en 5ème ou 4ème position. Une valeur sûre en tout cas.
Toujours dans la partie Médoc et hors Grands Crus Classés (GCC) nous avons dégusté un vin d'une propriété assez petite pour la région, soit environ 5,5 ha alors que bon nombre de GCC tournent plutôt autour des 50-80 ha. Château Mille roses, Haut-Médoc 2020. Robe jeune, note minérale, prune, épicé. Attaque franche, fruits rouges, demi-puissance, tanins marqués (la signature du Cabernet-Sauvignon) un rien rustiques, bonne longueur, épicé. un ensemble assez "digeste", sincère. 15,5/20
Retour à Pessac-Léognan avec Malartic-Lagravière rouge 2019, Grand Cru Classé de Graves. Une robe légèrement évoluée, une premier nez discret, à peine animal, organique, minéral. L'attaque est veloutée, soutenue. Un milieu de bouche très "tenu", ciselé, tanins marqués et nobles, long. Un joli vin multicouche, encore jeune. 18,5/20 On touche ici au charme des grands vins de Bordeaux.
Coté Médoc, les Grands Cru Classés sont portés par les communes de Saint-Estèphe, Pauillac, Saint-Julien et Margaux, à l'exception de 5 GCC en appellation Haut-Médoc, dont 3 (La Tour Carnet, Belgrave et Camensac) sur la commune de Saint-Laurent du Médoc - un peu en retrait dans les terres comme Moulis - 1 sur la commune de Macau (Cantemerle) et 1 sur la commune de Ludon-Médoc (La Lagune).
Saint-Julien, Château Langoa-Barton 2019, 3ème GCC. La robe est jeune (légèrement violacée), profonde. Nez fin, subtil, cailloux ... note de ... raisins. Attaque soutenue du Cabernet-Sauvignon, ample, Tanins nobles marqués, long. Encore un peu introverti, de la profondeur. 17,9/20 Un archétype du beau vin de Saint-Julien, entre la puissance d'un Pauillac et la délicatesse d'un Margaux.
Le Saint-Estèphe Château Phélan-Ségur n'est pas un GCC mais fait partie, tout comme Poujeaux, des domaines qui en seraient dignes, toujours selon la doxa. Millésime 2019 : La robe présente un début de maturité, sombre. Ca semble sentir la terre, l'argile, le tabac, un coté fumé. Poivré en bouche, structuré, ample, persistance moyenne avec un tanin bien présent, à peine rustique. Un vin moins "droit" que le précédent mais aussi plus "joueur". Commentaire spontané durant la dégustation : "on en prend plein la gueule...". 17,6/20
Pauillac, Château Haut-Bages Libéral 2019 5ème GCC : la robe présente un début de maturité, nez discret, cerise, minéral, épicé. En bouche la puissance attendue d'un Pauillac avec des tanins affirmés et nobles, belle longueur. Un vin intense, encore en devenir mais certainement "enjoyable" avec le gigot d'agneau du dimanche midi :) 18/20
Margaux, Château Durfort-Vivens 2019 2ème GCC, robe soutenue, jeune. Nez subtil, profond. Un vin à la fois ancré et aérien, traçant, structuré et encore austère. Ce n'est plus du vin, c'est autre chose que l'on goute ici... C'est certainement jusque là celui qui aura besoin du plus de temps pour se dépouiller de son austérité de jeunesse. On le revoit dans minimum 5 ans. 18,5/20
On termine avec un Pessac-Léognan, Château Haut-Bailly 2019 Grand Cru Classé de Graves. Si il y avait un classement officiel à plusieurs niveaux comme dans le Médoc nous serions ici sur un 1er GCC. Robe légèrement évoluée, un peu de réduction au nez (ce n'est pas sans rappeler le nez de Malartic-Lagravière 2019) épicé, floral. Attaque souple, du taffetas en milieu de bouche, fin de bouche encore un peu stricte, longue finale, bâton de réglisse , tabac, minéral. Un vin imposant. 18/20
Nous avons également dégusté, à l'aveugle, un Pessac-Léognan GCC 2005 Château la Louvière, robe un peu évoluée mais sans plus, café, fraise séchée. Une bonne tenue en bouche, assez charnu, bonne longueur, épicée, tabac. Un vin toujours bien en vie. Peut-être pas le plus éclatant des GCC de Pessac-Léognan mais un vin qui se comporte souvent bien dans le temps. 16,5/20
Aussi, un Margaux Château Bel Air Marquis d'Aligre 2010 (non classé), un vin singulier dans une appellation comme Margaux car il n'y a pas (ou quasi pas) de barriques pour l'élevage. Ca se passe dans des cuves en béton pendant plusieurs années ! Aussi, l'assemblage est différent avec moins de Cabernet-Sauvignon (autour de 30%) et plus de Cabernet-Franc (20%) et une bonne proportion de Petit-Verdot (15%), le reste en Merlot avec un peu de Malbec. Peut-être parce que le domaine a ses vignes entre la départementale 2 et les bois et que le Cabernet-Sauvignon mûrit moins bien ? Il semblerait en effet que les meilleurs vignes, celles qui voient la rivière, sont située entre la D2 et la garonne...
Un vin qui se présente avec un début d'évolution, un peu réduit au nez, épicé, frais. Architectural en bouche, traçant, tanins "sableux", un peu plus rustiques que dans les vins précédents, fruits acidulés. Bonne longueur. Encore jeune (le Château est connue pour la capacité de vieillissement de ses vins). C'est finalement une autre proposition, un autre style, moins en finesse mais probablement plus de "buvabilité"17/20
Bilan de cet atelier de dégustation ? Un niveau de qualité globalement très élevé. Quand Bordeaux retrousse ses manches (comme c'est le cas depuis quelques années, en partie à la suite de critiques récurrentes concernant une qualité pas toujours en rapport avec les prix pratiqués et un engagement écologique à la traine en comparaison avec d'autres vignobles .. En gros on reprochait à bordeaux de vivre sur sa réputation plus que sur une qualité réelle) et bien ce vignoble accouche de vins indéniablement parmi les plus grands de la planète, alliant puissance, finesse, subtilité, élégance.
Le prochain atelier sur le thème des vins de Bordeaux sera axé sur les vignobles de Saint-Emilion et Pomerol !
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Bruno Carroy