Pourquoi apprécier le (bon) vin ?

Le monde du vin est actuellement à la peine avec une baisse de la consommation amorcée il y a environ une bonne cinquantaine d'années - on passe de plus de 120 L en France par habitant en 1960 à moins de 40 L en 2020. Le schéma est similaire dans de nombreux pays. On boit moins mais a priori mieux. 

Plus récemment se sont greffés des facteurs aggravants pour le secteur viti-vinicole : la loi Evin en France qui aurait tendance à mettre tabagisme et vin dans le même panier et globalement un courant hygiéniste galopant.

On assiste donc depuis quelques années à des milliers d'hectares de vignes arrachées à travers le monde afin d'enrayer la surproduction. 
 
Et les Trumpitudes actuelles, qui semblent surgir les unes après les autres comme des lapins d'un chapeau ne font rien pour arranger les choses avec, entre autres "facéties", ses fameuses nouvelles taxes qui touchent également les importations de vin aux Etats-Unis, important client historique de vins européens. 

Aussi, la mode du "sans alcool qui ressemble à de l'alcool" est en plein boom et d'ailleurs le propos ici n'est certainement pas d'encourager à boire de "l'alcool", soit grosso modo de l'éthanol. Non, car si par inadvertance vous trempiez vos lèvres dans de l'alcool à 96% (en principe utilisé comme désinfectant) vous n'auriez certainement pas envie de reproduire l'expérience. 

Il s'agit de parler du (bon) vin, qui contient autour de 13% d'alcool, beaucoup d'eau ainsi que des minéraux, vitamines, polyphénols, divers sucres, ... il y aurait entre 600 et 1000 composants dans le vin ! C'est donc un produit d'une rare complexité et le résumé à de "l'alcool" est soit faire preuve d'une grande méconnaissance, soit d'une sacrée mauvaise (crise de ?) foi. 

Maintenant, nul n'a besoin de boire du vin pour vivre, ni d'ailleurs d'aller voir des spectacles et des expositions, ni d'assister à des concerts, ni même de lire. On peut aussi se passer d'aller dans de bons restaurants et voyager n'est certainement pas une nécessité non plus. 

D'ailleurs, si le vin était juste de "l'alcool", au même titre que la vodka par exemple, je serais bien le premier à arrêter d'en boire. Car alors aucun autre intérêt que de "s'alcooliser". Et tout mon respect pour le peuple russe pour qui la vodka est aussi un objet culturel. Rien à voir avec Robert ou Germaine qui se tape sa bouteille de vodka quotidienne au fin fond de sa campagne suisse ou française et qui ne serait pas fichu de pointer la Russie sur une carte. Oui, je sais, ce paragraphe est bourré .. de clichés. 

Si le vin était juste une boisson, avec un bon indice désaltérant, comme la bière ou le cidre (que j'apprécie par ailleurs) alors je boirais plutôt ceux-ci car plus abordables, dans tous les sens du terme. 

Si le vin était juste un antidépresseur ou un moyen d'échapper à un profond mal être, je préférerais prendre directement un médicament : plus simple, moins onéreux, plus rapide. Big Pharma s'en lèche les babines. Des substances illégales ont aussi cette triste fonction. 

D'ailleurs, si "le vin" existait en tant qu'entité univoque il n'y aurait certainement pas de débat. En effet, si le vin était juste ce produit de consommation de masse vendu en moyenne autour de 3 euros la bouteille dans les "grandes surfaces" et bien il serait tout simplement appelé à disparaitre et honnêtement ce n'est pas moi qui le regretterais. 

Et si le vin était uniquement un produit élitiste, snob et spéculatif,  je ne me sentirais pas trop concerné. 

Aussi, si le (bon) vin n'était pour l'amateur, l'amatrice, que prétexte pour briller en société en faisant étalage de ses connaissances (souvent bien superficielles), ce serait triste.

Et finalement, si le (bon) vin n'était qu'un moyen pour atteindre une légère et désinhibante ivresse, et bien d'autres boissons feraient également l'affaire, à moindre frais. 

Mais voilà, le vin c'est un peu tout ça et l'intérêt, voire parfois la passion, qu'il suscite vient en bonne partie de ce coté multidimensionnel et difficilement saisissable. Un peu comme si un peintre avait pour tâche de peindre la complexité du monde entier sur une toile. Aussi grande soit la toile, la mission s'avérerait impossible. Trop de diversité, de paysages, de cultures, etc.. 

Pourquoi apprécier le (bon) vin ? Peut-être parce que c'est une source d'étonnement et d'émerveillement. Et s'émerveiller (ou garder cette capacité d'émerveillement) ne serait-ce pas le gage d'une vie heureuse ? Un ingrédient en tout cas certainement. 

Breaking news ! Si vous n'aimez tout simplement pas le goût du vin, il y a de fortes probabilités qu'en fait vous ayez "du goût"... Car la majorité des vins produits, disons 8 sur 10, sont tout à fait inintéressants, industriels ou semi-industriel ou encore tout simplement élaborés sans passion ni inspiration ni talent. Donc vous avez plus de chances de tomber sur un vin fadasse, ennuyant, voire écoeurant que sur une pépite. 
C'est d'ailleurs toute la raison d'être des magasins spécialisés et des divers guides : conseiller les bons vins ! 


Chaque bouteille est une promesse de découverte, de voyage. Chaque bouteille est aussi une source de questionnements : le vin sera-il bon ? A la hauteur des attentes ? Prêt à boire, trop jeune, trop âgé ? Mystère .. Tant que la bouteille n'est pas ouverte le doute plane et cela malgré tous les "vintage chart", malgré ce que raconte tel ou tel guide ou encore le caviste qui a vendu la bouteille. Tant que celle-ci n'est pas ouverte règne l'inconnu. Imbuvable si affecté par ce qu'on appelle le "goût de bouchon" ou à l'inverse grandiose ? 
De plus le vin semble prendre un malin plaisir à se comporter différemment selon les situations, les personnes présentes, le contexte. Superbe la semaine dernière et totalement austère aujourd'hui... (un classique). Un peu une métaphore de la vie finalement, on fait des plans sur la comète et Dieu rigole ... L'inattendu guette à chaque coin de rue et à chaque "pop" de bouchon. 

Mais voilà, l'amateur s'accroche, en quête de sublime, d'un Graal possible. Il cherche à ressentir le beau geste, la pureté d'une intention vigneronne, humaine. De là à dire que l'amateur cherche une forme de Vérité et de musique divine, il n'y a qu'un pas (ou quelques verres) car certains vins nous donnent parfois l'illusion de tutoyer les anges. 

Pourquoi boire du (bon) vin ? Peut-être aussi parce qu'il nous apprend à grandir, à devenir responsable. Car la frontière entre pur plaisir organoleptique, lubrifiant social, art de la table et alcoolisme, même mondain, même épicurien, est ténue. 
Il faut donc de la modération, un certain contrôle, de la discipline même. A l'opposé de l'infantilisation propagée par divers organismes qui assènent à la population de qu'elle doit boire comme quantité et surtout ce qu'elle ne doit pas boire. Des complotistes affutés prétendent que l'industrie pharmaceutique est derrière tout ça, arguant "qu'ils" verraient d'un très bon oeil le coté relaxant du vin remplacé par des calmants et autres pastilles colorées. 

Certaines études disent que le vin serait cancérigène dès le premier verre. Faut-il relever l'incohérence de ce propos en regard de ce que chacun.e peut constater autour de lui, d'elle ? A savoir par exemple les grands parents qui boivent leur verre de vin midi et soir depuis des décennies et fêtent leur 80 printemps bien debout ? Des études d'ailleurs semblent indiquer qu'une consommation modérée de vin (1 à 2 verres par jour) aiderait à vivre plus longtemps. Voir l'étude ICI 
D'autres études disent le contraire. A qui se fier ? Au bon sens peut-être. 
Jusqu'en 1956 l'état français estimait qu'il fallait servir du vin dans les cantines scolaires (!) ...
Aujourd'hui il semblerait que cela soit le pays le plus prude d'Europe en la matière.

Les modes et gouvernements passent, tandis que la culture du vin reste présente depuis des millénaires.

Car en résumé, en tant qu'amateur, amatrice, on ouvre pas une bouteille de vin pour avoir accès à son "alcool" mais bien pour la culture que chaque vin représente, pour son mystère, pour flirter avec l'inconnu, pour danser avec Dionysos et Apollon, pour toucher à l'ivresse de Baudelaire et gouter aux secrets de Dali et à la saveur de la terre de Colette. 

« Qui sait déguster ne boit plus jamais de vin mais goute des secrets. » Salvador Dali

« Seule, dans le règne végétal, la vigne nous rend intelligible ce qu’est la véritable saveur de la terre. » Colette 

« Il faut être toujours ivre. Pour ne pas sentir l'horrible fardeau du temps qui brise vos épaules, il faut s'enivrer sans trêve. De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. Mais enivrez-vous ! » Charles Baudelaire

Bruno Carroy